Paul Bedel, un paysan normand ancré dans le patrimoine

Paul avec ses sœurs.

Paul Bedel. Ce nom ne vous évoque sans doute rien, et pourtant. Aujourd’hui retraité, la vie de cet agriculteur a basculée lorsque les caméras de Rémi Maugier sont venues à sa rencontre en 2005 pour le suivre dans sa dernière année d’activité. L’objectif initial était de produire le documentaire « Paul dans sa vie » pour France 3. Après sa diffusion, de nombreuses récompenses ont incitées le réalisateur normand à proposer le film au cinéma, où l’accueil fut très bon car il a été vu plusieurs dizaines de milliers de fois. Dès lors, Paul a reçu une quantité impressionnante de personnes qui ont été touchées par son histoire, et qui ont ressenti le besoin d’aller à sa rencontre.

« T’es comme tout le monde, tu dois me trouver folklorique, mais moi je ne suis pas dans le folklore, je suis dans ma vie. »

Auderville, Cap de la Hague, un matin d’hiver. Paul nourrit ses vaches dans un champ : le décor est planté. A 70 ans passés, Paul a décidé que cette année de labeur serait la dernière, plus de quarante ans après avoir repris l’affaire familiale. En apprenant cela, Rémi Maugier, un enfant du pays déjà à l’origine d’Atomes Crochus a saisi l’occasion pour en faire un documentaire dont l’histoire se déroulerait sur une année. De quoi s’intéresser aux activités qui rythment la vie de l’agriculteur au fil des quatre saisons.

Ce modeste homme de la terre (et de la mer) vit depuis toujours dans la maison familiale, en compagnie de ses deux sœurs, Françoise et Marie-Jeanne. En se laissant filmer quelques jours par mois, il prendra le temps de se confier. Il expliquera pourquoi il a préféré rester à travailler dans sa ferme alors qu’il aurait pu aller travailler comme tout le monde à l’usine de retraitement nucléaire, mais aussi pourquoi il n’a pas cédé aux sirènes de la modernité.

Il travaille ses champs avec des outils datant des débuts de la mécanisation agricole, qu’il a acquis dès qu’il en avait les moyens pour « s’économiser de la peine » sans toutefois chercher à produire plus. Même raisonnement pour son beurre, dont la qualité n’est plus à prouver dans la région. En vérité, la seule chose dont il aimerait consommer plus, c’est le homard, la pêche étant sa seconde passion. Tout ce qu’il fait au quotidien sur sa ferme, il le note soigneusement dans ses carnets, qu’il tient depuis ses débuts de chef d’exploitation. Y compris pour la météo, où « le beau temps pour un agriculteur, c’est lorsqu’il pleut » . La présence plus ou moins ponctuelle de Fabrice, un jeune du patelin, jouera le rôle de lien intergénérationnel. Paul lui transmettra quelques ficelles fondamentales de son métier.

À la fin du film, Paul s’est séparé de ses dernières vaches, un moment très difficile pour lui selon Rémi Maugier. Un chapitre se referme. Un autre s’ouvre avec la sortie du film, dont le succès permettra de retrouver le héros dans deux livres : Paul dans les pas du père et Testament d’un paysan en voie de disparition en collaboration avec Catherine Ecole-Boivin.

« Bio est un mot inventé, moi je suis un agriculteur tel quel, sans rien d’ajouté. »

Avec Paul dans sa vie, on avait rencontré un homme humble, bon vivant, authentique, poète et philosophe. A présent, on découvre Paul en RTO, pour « Retraite Très Occupée » comme il le définit si bien. Son film l’a amené à faire de nombreuses choses exceptionnelles, à commencer par donner des conférences dans les cinémas, participer à la fête nationale à l’Élysée en 2007, visiter l’usine de retraitement de la Hague, ou encore dédicacer les livres où il raconte d’autres épisodes de sa vie.

Dans le premier ouvrage, Paul dans les pas du père (2007), les mémoires de notre protagoniste sont couchées sur papier, sous la plume de Catherine École-Boivin. Ici encore, on a un beau témoignage entrecoupé par des photos souvenirs recueillies tout au long de son existence. On découvre sa famille, ses joies ou ses peines, les grandes lignes.

A l’automne 2009 est paru le second livre, Testament d’un paysan en voie de disparition, roman écrit à la première personne. Au cours des 250 pages, il livrera de nombreuses anecdotes amusantes, se confiera sur ses déceptions, la seconde guerre mondiale qui a marqué les esprits, son destin qui l’a rattrapé, ses réflexions, la pêche, ses activités de retraités. Paul prend le temps de réfléchir sur le monde, sans jamais donner de leçons. Il était loin de s’imaginer qu’un jour son histoire intéresserait tant de monde, lui qui avait le sentiment que sa vie n’avait servie à rien. Il ne se dit pas contre la modernité, mais a très bien vécut sans, en se contentant de peu : « je suis heureux avec rien, avec rien de ce qui s’achète mais aussi avec rien de ce qui se voit, je suis heureux dans ma vie qu’on m’a donnée » .

Bien qu’ayant préféré le second au premier, car le point de vue est celui de Paul, ce sont là deux livres intéressants où l’on retrouve avec bonheur notre fameux agriculteur normand. Œuvres incontournables si vous avez apprécié Paul dans sa Vie.

« Je pensais que ma vie n’avait servi à rien, que personne, plus jamais personne ne se souviendrait de la culture naturelle. »

Malgré l’engouement qu’il a suscité, Paul a su rester fidèle à ses valeurs. Il en parle d’ailleurs dans le chapitre « Alors, t’es devenu riche ? » dans Testament d’un paysan en voie de disparition. Il n’a rien d’un illuminé ou de « l’idiot du village » comme on le voyait d’antan, mais a tous les traits d’un être d’exception. C’est un grand homme amoureux de son métier et de la nature, qui ne vous laissera pas indifférent. Dès le début de l’aventure, il a joué le jeu pour finalement livrer un témoignage touchant, d’une certaine importance pour la mémoire d’une époque révolue.

Paul dans sa vie, accompagné par une très belle musique des Frères Nardan, est un film captivant, qui ne laisse guère de place à l’ennui. C’est le genre de témoignage qui remet les pieds sur terre de temps en temps, et qui est susceptible de nous faire poser des questions sur nous-même. A voir, faire voir et conserver soigneusement.

Je suis moi-même très proche du monde de l’agriculture, j’ai naturellement compris pourquoi il était bien dans cette vie. Je suis fier que mon pays compte des gens consciencieux et lucides comme lui. J’ai beaucoup de chance que son histoire soit parvenue jusqu’à moi, elle fait beaucoup de bien dans un monde qui ne sait plus vraiment où il en est. Enfin, je pense qu’il faut garder à l’idée que parmi « les plus petits » se cachent des gens fantastiques.

Bravo à Rémi Maugier pour son travail de mémoire et un énorme merci pour votre précieux témoignage, Paul.

pauldanssavie.com