Lucien Ginsburg, l’homme qui avait du génie

Portrait de Serge Gainsbourg par Jean-François Bauret
Portrait de Serge Gainsbourg par Jean-François Bauret.

C’est en ce mercredi 2 mars 2011 que sera célébré les vingt ans de la disparition de Lucien Ginsburg, mieux connu en tant que Serge Gainsbourg. Considéré comme un génie de son époque, sa musique est désormais profondément ancrée dans le patrimoine musical de la France, et demeure une source d’inspiration pour de nombreux artistes.

Tout commença à Paris un 2 avril 1928. Il est le fils d’immigrants russes qui avaient fui quelques années auparavant leur pays, alors sous les feux de la guerre et des discriminations antisémites. Sa mère, Olga, chantait au conservatoire Russe et son père, Joseph, avait entamé des études de peinture, mais était finalement devenu pianiste. Ce dernier tentait de lui enseigner le piano et la peinture. Serge aurait d’ailleurs aimé devenir un génie de la peinture, mais le destin en a décidé autrement. Trois ans avant sa séparation d’Elisabeth Levitsky, à qui il dédiera L’hippopodame et Elisa, il deviendra pianiste dans les bars, et trouva définitivement sa voie après avoir vu Boris Vian à l’œuvre. De fil en aiguille, il parviendra à se faire connaitre, du Poinçonneur des Lilas (1958) qui sera son premier succès, en passant par la Chanson de Prévert (1961) et la Javanaise (1962), écrite pour Juliette Gréco. Les débuts resteront difficiles, car le public le rejette en raison de son physique, ce qui le blessera.

« Je connais mes limites. C’est pourquoi je vais au-delà. »

En 1965, Gainsbourg continue d’écrire pour la très jeune et ravissante France Gall, avec Poupée de cire, poupée de son qui triomphera cette année-là au concours Eurovision de la chanson, suivie de Baby Pop (1965), et de les Sucettes (1969) dont elle saisira -non sans effroi- le sens véritable de la chanson qu’un peu plus tard. Entre-temps, Gainsbourg aura eu une courte mais intense relation avec Brigitte Bardot. Il lui écrira Initials B.B. (1968), Harley Davidson (1968), Bonnie and Clyde (1968), mais aussi Je t’aime… moi non plus (1969) qu’il reprendra avec Jane Birkin, jeune anglaise rencontrée sur le tournage de Slogan, et avec qui il restera une dizaine d’année. Ils travailleront ensemble sur l’Histoire de Melody Nelson (1971), bien reçu par les critiques, et la Décadanse (1972). Je suis venu te dire que je m’en vais (1973) fait des références à Paul Verlaine, de la même façon que l‘Ami Couette (1975) à Alphonse Allais. Il a également signé plusieurs livres, parmi lesquels Evguénie Sokolov (1980), un conte parabolique.

« Je composerai jusqu’à la décomposition. »

Dès le milieu des années 70, suite à des problèmes de santé dû à sa surconsommation de cigarettes et d’alcool, Gainsbourg deviendra peu-à-peu « Gainsbarre », un personnage provocateur qu’on a l’habitude de voir débarquer sur les plateaux de télévision en état d’ébriété et avec une barbe de trois jours. Après Sea, Sex and Sun (1978), il écrit Aux Armes et Cætera (1979) où il revisite l’hymne national français avec une reprise reggae, qu’il est allé enregistrer à Kingston en Jamaïque. Cette reprise sera très mal vue, si bien que le 4 janvier 1980 à Strasbourg, où il doit donner un concert, des commandos parachutistes contrariés par cette version font irruption dans la salle. Gainsbourg prend alors son courage à deux mains, et monte seul sur scène, chanter le poing levé la véritable Marseillaise et invite son public à faire de même. Les militaires se sont alors mis au garde à vous, et Gainsbourg, « l’insoumis qui a redonné à la Marseillaise son sens initial » leur fait un bras d’honneur avant de s’en aller. Plus tard, à l’issue d’une vente aux enchères, il deviendra pour 135 000 francs le propriétaire du manuscrit original de la Marseillaise, affirmant « j’étais prêt à me ruiner ».

« Si j’étais Dieu, je serais peut-être le seul à ne pas croire en moi. »

Dans les années 80, il quitte Jane Birkin, pour rencontrer celle qui sera sa dernière femme, Caroline « Bambou » Paulus, qui lui ferra un « Lucien » en 1986. Grand fumeur de Gitanes, il interprète avec Catherine Deneuve Dieu Fumeur de Havanes (1980), puis en 1984, il sort son seizième et avant-dernier album, « Love on the Beat », au contenu plus érotique que d’autres, notamment avec Lemon Incest, qu’il chante avec sa fille Charlotte. Il va de soi que cet album-concept électronique aura provoqué bien des scandales.
La même année, il s’insurge en direct sur le plateau de l’émission 7 sur 7 contre le système fiscal qui le taxerait à 74%, en brûlant un billet de 500 francs « parce que ça c’est quand même pas pour les pauvres, c’est pour le nucléaire » . C’était pendant la période Gainsbarre, celle qui l’accompagnera jusqu’à la fin de ses jours.

Son dernier album, intitulé « You’re Under Arrest« , sort en 1987. Il contient une chanson éponyme aux allures rap, Mon légionnaire, une reprise funk de la chanson d’Edith Piaf parut originellement 50 ans plus tôt, et Aux Enfants de la Chance, à l’attention des jeunes qui n’ont pas encore touché à la drogue.

Alors qu’il s’apprêtait à rejoindre les Etats-Unis pour enregistrer son prochain album, une cinquième crise cardiaque survenue à son domicile de la rue de Verneuil eu raison de ses excès. C’était un 2 mars 1991, un mois avant son soixante-troisième anniversaire.

« Quand Gainsbarre se bourre, Gainsbourg se barre. »

Depuis, il s’est déjà passé vingt ans, et jamais l’intérêt porté pour cet icône de plusieurs générations ne s’est amenuisé. Quelques titres inédits sont ressortis pour les grandes occasions, avec entre-autres la maquette de Comme un Boomerang (1975), qui fut longtemps oubliée mais qui témoigne encore et encore de la grandeur de son talent. Serge Gainsbourg manipulait la langue de Molière avec « rigueur et précision », et mêlait parfois le français à l’anglais dans ses chansons par petites touches soignées.
Lui qui se rêvait peintre génial laissa une profonde empreinte dans le monde musical (qu’il considérait comme un « art mineur »), en se laissant tenter par les différents genres comme le Jazz, le Reggae, la Pop, le Rock Progressif, le Funk, le New Wave, ou encore le rap, s’imposant même comme un modèle d’inspiration pour les générations d’artistes qui l’ont suivies. On le retrouve aussi dans les chansons de ceux et celles avec qui il a collaboré : Juliette Gréco, France Gall, Brigitte Bardot, Isabelle Adjani, Jane Birkin, Vanessa Paradis, Catherine Deneuve, Françoise Hardy, Bambou, Petula Clark, Dani ou encore Eddy Mitchell, Jacques Dutronc, Alain Bashung, Claude François

L’homme à la tête de choux, comme il se surnommait lui-même, était élégant, généreux, cynique, provocateur, mais ses interventions n’étaient jamais dénuées de sens et de morale. Force est de constater que deux décennies après sa disparition, aucun artiste ne semble suivre ses traces, seuls ceux de son temps s’en vont peu-à-peu.

Serge Gainsbourg est sans conteste l’un de mes artistes préférés, si ce n’est mon artiste préféré, et c’est pourquoi j’ai voulu écrire cet article qui résume sa vie dans ses grandes lignes. Il y a des moments où j’aurais aimé naître quinze ou vingt ans plus tôt, rien que pour goûter à cette époque où les chansons ne manquaient ni d’originalité ni de poésie. Un artiste qui s’écoute et se réécoute inlassablement avec toujours autant de plaisir et d’émerveillement.

Merci pour tout M. Gainsbourg !

Le Poinçonneur des Lilas (1958)

Je suis venu te dire que je m’en vais (1973)