Éric Stalner – La zone

Couverture du tome 1 de la ZoneLa zone est une bande dessinée d’anticipation composée de quatre tomes, à savoir Sentinelles (2010), Résistances (2010), Contact (2011) ainsi que Traversée (2012). C’est l’œuvre d’Éric Stalner pour le scénario et les dessins magnifiques, et de Bruno Pradelle, Rémy Langlois et Zuzanna Estera Zielinska pour la colorisation.

Il s’agit d’une tétralogie post-apocalyptique qui se déroule en 2067 dans ce qui fut jadis l’Angleterre. En effet, le pays a été victime d’une catastrophe un demi-siècle plus tôt qui a emporté la majeure partie de la population et anéanti le modèle de société d’antan. Les survivants se sont organisés pour que la vie reprenne, notamment au sein de la petite ville d’Applecross. Mais la société a profondément changé, au point de renier le savoir acquis ces derniers siècles en dédaignant les préceptes religieux. Dans ce contexte fanatisé, il subsiste toutefois quelques érudits comme Lawrence, qui possède des reliques littéraires du passé et tente d’en transmettre les clés à une poignée d’individus malgré la menace obscurantiste. Il est contraint de s’aventurer de nouveau dans les vestiges du royaume pour voler au secours de la jeune Keira et de ses compères qui ont pris la fuite avec une carte précieuse du territoire. En dépit d’une certaine connaissance de la nouvelle réalité de ce territoire, Lawrence va vivre un voyage qui lui réservera bien des surprises, ahurissantes comme inquiétantes.

Survivre dans un monde en ruine en proie aux conflits d’intérêts

Le premier enseignement que suggère La zone, c’est que l’obscurantisme n’est non seulement jamais très loin, mais aussi que ses opposants sont au mieux ostracisés, au pire en danger de mort. L’obscurantisme est à la fois opportuniste et vicieux : il profite d’instants de faiblesse pour s’engouffrer dans les failles de l’être humain. Il s’est produit dans La zone une sorte de retour au temps de l’Inquisition, sujet terriblement d’actualité après les attentats à Charlie Hebdo. C’est le quotidien de certaines contrées du monde au moment où j’écris ces lignes.

Une autre observation intéressante de la zone est la capitulation du concept d’État-nation qui semble avoir été supplanté par les grandes sociétés privées. Il n’y a plus de guerre entre des pays, mais des conflits ouverts et physiques entre des multinationales.
Aujourd’hui, certaines multinationales réalisent un PIB supérieur à celui de plusieurs pays d’Afrique réunis. De plus, ces colosses s’accaparent des secteurs stratégiques depuis un certain temps (terres agricoles, terres rares, matières premières, brevétisation du vivant, participation à des conflits, etc.). Ces faits sont exacerbés au milieu d’une expérience à ciel ouvert sur des cobayes qui s’ignorent, dans un scénario qui présage des éventualités de notre propre futur.
Cependant, rien n’est jamais complètement noir dans cette bande dessinée très colorée, et à l’instar du petit village gaulois qui résiste encore et toujours à l’envahisseur, il subsiste malgré tout une lueur d’espoir… Dans un sens comme dans l’autre, rien n’est jamais acquis, et la lutte contre la déchéance est un combat quotidien et universel.

Une œuvre d’anticipation globalement réussie

La zone soulève une interrogation pertinente qui est de savoir si une telle catastrophe dans le monde occidental est en mesure à long terme de ramener les survivants vers des comportements primitifs de meutes. Aussi, est-ce qu’une éducation plus solide basée sur l’idée d’altruisme et d’autonomie est en mesure de dépasser les bas instincts de l’homme face à cette situation ? À ce propos, comment pérenniser et transmettre les connaissances dans un monde numérique exposé aux pannes matérielles ?
Il ne faut pas se voiler la face : l’effondrement de notre société, qu’il soit économique, environnemental ou terroriste est une possibilité loin d’être négligeable et encore moins inédite. D’autant plus que l’on a la fâcheuse tendance à ne pas tenir compte des erreurs du passé. Jusqu’au jour où…

En dehors de son potentiel divertissant, La zone (qui peut faire penser à un Walking Dead français avec les graphismes en plus et les zombies en moins), a le mérite d’interpeler le lecteur sur tous ces enjeux, nonobstant une fin que j’ai ressentie comme étant trop rapidement expédiée. Je pense que quelques planches supplémentaires auraient été nécessaires, ce qui n’empêche pas cette œuvre d’être une incontestable réussite.

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Image : Éric Stalner/Glénat.

Stalner, Éric. La zone, t. 1 : Sentinelles, t. 2 : Résistances, t. 3 : Contact, t. 4 : Traversée. Grenoble : éditions Glénat, 2010 à 2012. 194 p. Collection Grafica.