Dans la lignée de Breaking Bad, un triptyque saisissant sur le thème de l’enfermement

Boss StarzCeci est une métaphore. (Starz/2012)

Breaking Bad vous manque déjà ? Pas de panique, j’ai peut-être ce qu’il vous faut ! Je vous propose trois séries télévisées qui traitent de près ou de loin du sujet de l’enfermement, et qui peut-être vous raviront. Ce triptyque est composé de Boss, de Black Mirror et plus récemment de Rectify. Série éphémère mais ô combien magistrale, Boss s’immisce au cœur du pouvoir politique de Chicago. Black Mirror est une série plus courte encore, qui dépeint dans chaque épisode une société semblable à la nôtre qui a été pervertie par la technologie. Enfin, Rectify, série produite par les réalisateurs de Breaking Bad, évoque le retour d’un ancien condamné à mort dans la ville où sa vie s’est écroulée dix-neuf années plus tôt. Spoilers possibles.

Boss, est littéralement une histoire de malade mental. Le personnage principal, Tom Kane (Kelsey Grammer) incarne l’impitoyable et cynique maire de Chicago. Doué d’une intelligence diabolique, ses facultés mentales s’altèrent progressivement depuis qu’il souffre d’une maladie neurodégénérative qui provoque tremblements et hallucinations. Il en dissimule l’existence à son entourage, qui ne remarque rien. A ce stade-là, je pense que le rapprochement avec Breaking Bad n’est pas trop exagéré tant les points communs sont flagrants. A l’instar de Walter White, Tom Kane est rongé par la maladie. Le premier se met en quête de puissance, le second, du haut de sa prison dorée, se raccroche au pouvoir. Walter White, confronté à la réalité de son existence, va se nourrir de l’animosité et de la rancune qu’il éprouve à l’égard de ses anciens associés pour se transformer. Thomas Kane, qui jusqu’alors n’avait aucun scrupule à sacrifier son entourage à sa cause, devra désormais faire face à l’image récurrente des collaborateurs qu’il a assassiné au cours de sa carrière, et qui désormais sont le sujet principal de ses hallucinations. White et Kane se savent condamnés, mais vont tous les deux reprendre le contrôle lorsque la maladie leur laissera un peu de répit.

Pour conquérir le pouvoir, la moralité n’a pas sa place : tous les coups bas sont naturellement permis. Ce qui fait la force de la série, c’est sa capacité à générer lentement une intensité dramatique pour aboutir à des rebondissements grandioses. On devine que les scénaristes se sont parfois inspirés de faits réels, par exemple lorsque Ben Zajac tombe en pleine campagne à cause d’un scandale sexuel. Boss est une invitation à réfléchir sur la politique, et au-delà sur la place que nous occupons en tant que citoyens dans un régime politique.

Malheureusement, il se trouve que cette formidable série ne sera pas renouvelée pour une troisième saison, car elle n’a pas su réunir une plus large audience. Un éventuel téléfilm pour clôturer la série dignement serait en discussion, mais rien n’est moins sûr. Un sacré gâchis, surtout quand on voit le soin particulier apporté dans la réalisation de l’œuvre, et qui lui confère tout son incroyable potentiel.

Liens complémentaires :
Boss – L’illusion démocratique, Pierre Sérisier, Le monde des séries.
Boss est un Roi Lear contemporain, Olivier Joyard, Les Inrocks.

Boss – Trailer de la saison 1

Boss (2011) – Gus Van Sant – Starz (US)

Black Mirror est une immersion dans un contexte technologiquement proche du nôtre, à des  époques comparables. C’est une immersion dans un monde angoissant, qui donne matière à réflexion. Black Mirror est composé de deux saisons de trois épisodes. Dans la saison 1, le premier ministre anglais va être contraint de s’humilier publiquement en renonçant à son intégrité morale pour sauver un membre important de la famille royale. Dans l’épisode suivant, nous sommes plongés dans un monde d’écrans où l’identité d’un homme se résume à des niveaux, et où chacun passe son temps à pédaler en regardant des émissions qualifiables de trash-TV, et des publicités pour accumuler des crédits. Deux d’entre eux vont découvrir ce qu’il se passe lorsque l’on veut participer à ces émissions. Dans le troisième et dernier épisode de la saison, la plupart des humains ont une puce implantée en eux qui stocke leurs souvenirs. Ils peuvent les consulter à leur guise. Lorsqu’un homme va soupçonner sa femme d’adultère, il va alors utiliser sa puce pour faire la lumière sur ses doutes.

Chaque épisode est marquant, et on n’en ressort pas indemne. On remarque parfois des relents de 1984, avec dans tous les cas une véritable dérive. Le premier épisode de la série est une bonne entrée en matière, car le scénario est parfaitement transposable à la réalité actuelle. Ce genre de chantage montre que l’hypothèse de la dérive vers une société aliénée n’est jamais loin, et qu’il n’y a qu’un pas vers la perversion technologique et médiatique.

Bref, Black Mirror est une satire assez brutale et évidente de notre société et de nos vices, mais qui frappe terriblement juste. La morale de l’histoire est simple et sans appel : maitrisons la technologie avant qu’elle nous maîtrise ! Et méfions-nous des médias.

Liens complémentaires :
Black Mirror – Une excellente série, Julie Rageys, Actuseries.fr.
Voir Black Mirror et mourir, François Cau, Rue89Lyon.

Black Mirror – Trailer de la saison 1

Black Mirror (2011) – Charlie Brooker – Channel 4 (GB)

Retour au États-Unis pour la dernière partie de ce tableau avec Rectify, série inédite diffusée depuis le printemps dernier sur Sundance Channel. L’histoire est centrée sur Daniel Holden, qui vient de passer la moitié de sa vie incarcéré, à attendre la mort pour avoir violé et tué. Libéré grâce à un test ADN qui bouleverse le dossier, Daniel regagne la maison familiale et essaye de se reconstruire. Cette libération n’est pas du goût de ses voisins qui n’acceptent pas son retour et refusent de le voir comme un présumé innocent. Chacun des six épisodes induit de l’incertitude : Daniel est-il vraiment innocent ? On n’est sûr de rien, et c’est peut-être ce qui rend la série si captivante.

Daniel est un homme qui n’est pas lavé de tout soupçon, mais qui est physiquement libre de ses mouvements. Cependant, alors qu’il s’évadait de sa cellule en lisant des livres, on comprend que malgré sa libération, il reste prisonnier. Sa nouvelle liberté n’est pas vraiment fêtée, et on ressent un certain malaise tout au long des huit épisodes. Il doit affronter un monde qui a beaucoup changé en dix-neuf ans, un monde qu’il dérange et dans lequel il peine à retrouver sa place. Daniel a une personnalité ambivalente, partagée entre l’homme qui a parfois un comportement d’adolescent juvénile, et l’homme qui est capable de s’exprimer avec une grande maturité.

Rectify, c’est l’histoire d’une renaissance. Daniel émerge à sa sortie de prison, tout comme Walter White émerge de sa léthargie quotidienne après tant d’années passées à renoncer. Rectify est une très belle série, qui au passage en dit long sur la façon dont les gens aujourd’hui prennent partie dans un simple fait-divers, en privilégiant les sentiments au détriment de la raison. Circonstances locales particulières ou non.

Liens complémentaires :
Rectify – Le cortège de la vie, Pierre Sérisier, le monde des séries.

Rectify – Trailer de la saison 1

Rectify (2013) – Ray McKinnon- Sundance Channel (US)

Nous voilà donc en présence d’un tableau en trois parties consacré à l’idée d’enfermement sous toutes ses formes, que ce soit au sein des coulisses du pouvoir (Boss), du point de vue d’une société aliénée (Black Mirror), ou encore du point de vue d’un individu lambda (Rectify). Bien sûr, je ne souhaite pas forcer le rapprochement avec Breaking Bad, mais simplement faire découvrir ces séries à travers l’intérêt porté par ce thème. Sans trop chercher à les intellectualiser, écoutons ce qu’elles ont à nous dire, mais prenons-les avant tout pour ce qu’elles sont : des divertissements.