La Vache & Le Prisonnier

Réalisé en 2013 par P. Paget pour l’Office du Lait National et l’Association des Producteurs de Lait Indépendants, La Vache & Le Prisonnier est un clip vidéo toujours d’actualité.

Le chœur lourdais Vaya con dios y chante le désarroi des agriculteurs pris à la gorge par les industriels du lait.

Sur le même sujet : Pourquoi il faut acheter local.

Nicolas Supiot, l’art et la manière de faire le pain

« Les animaux se repaissent ; l’homme mange ; l’homme d’esprit seul sait manger. (Jean Anthelme Brillat-Savarin in Physiologie du goût) »

Nicolas Supiot est à la fois paysan, boulanger et acteur engagé dans la sauvegarde de la biodiversité et la transmission du savoir panaire. En 2006, la caméra de Matthieu Marin lui a donné la parole dans le cadre du documentaire ci-dessus, Portait de Nicolas Supiot, paysan-boulangerIl y évoque son parcours personnel et le cheminement intellectuel qui l’a amené à faire du pain. Trois mois plus tard, un autre documentaire Nicolas Supiot – La passion du pain est produit par le même réalisateur, mais a une portée plus didactique puisqu’il s’intéresse plutôt à la conception même du pain.
Malgré toutes les difficultés que comporte la démarche de s’installer par ses propres moyens, Nicolas Supiot est resté fidèle à ses idées, aussi éloignées que possible des logiques financières. C’est ainsi que quelques années après son installation, le réseau de clients qu’il approvisionne avec seulement trois fournées hebdomadaires lui permet de « gagner son pain ». Les nouvelles demandes sont à présent refusées : il préfère consacrer le reste de son temps à des activités militantes comme la transmission de ses connaissances.

Façonner un bon pain est un art exigeant, ce qui n’exclut pas la poésie. Au commencement, le paysan cultive près de deux-cents variétés de blé en agroécologie, d’une part pour la richesse de saveurs que procure chaque espèce, et d’autre part dans une perspective de sauvegarde de la biodiversité. Accessoirement, il recherche une certaine émancipation vis-à-vis du système, ce qui implique des efforts supplémentaires importants : par exemple, il porte cent tonnes de blé sur son dos chaque année.
Ensuite, les autres ingrédients sont sélectionnés pour leur noblesse : les différents grains de blé sont fraîchement moulus, l’eau est filtrée puis dynamisée, le sel est fournit par un petit paludier de Guérande et le levain est soigneusement renouvelé.

En outre, chacun de ces éléments est assemblé dans un pétrin suivant une procédure particulière, respectée scrupuleusement par la main avisée de l’artisan. Ce travail rigoureux conférera à la pâte sa texture souple, « forte » et solidaire. Après un temps de repos, la pâte est partagée en pâtons, qui lèveront dans leur panier en attendant l’enfournement.
L’étape suivante se passe au four, préalablement chauffé jusqu’à sa température optimale par le bois élagué des haies. Après le retrait des braises, une panosse trempée vient enlever les dernières cendres et humidifier le four, ce qui influencera la qualité finale des pains. Une fois les pâtons suffisamment levés, une lame de rasoir vient grigner leur surface pour obtenir un pain bien gonflé au sortir du four.
Plusieurs dizaines de minutes d’exposition à la chaleur idéale seront nécessaires pour que l’alchimie finale opère : il faut désormais extraire les pains. La couleur et le son que renvoie la croûte témoignent de la parfaite maturité de leur cuisson. D’ailleurs, si l’on tend l’oreille, on les entend chanter sur la table.

Lesjardinsdesiloe.wordpress.com
Voir aussi : Nicolas Supiot, Paysan Boulanger (France Inter) ; Les blés d’or ; Débat avec Nicolas Supiot ; Daniel Testard, le boulanger qui réinventa son métier pour se libérer ! (SideWays).

Matthieu Marin (réal.). Portait de Nicolas Supiot, paysan-boulanger. Scéren – CRDP de Bretagne, déc. 2006. 18 min.
Matthieu Marin (réal.). Nicolas Supiot – La passion du pain. Scéren – CRDP de Bretagne, fév. 2007. 16 min.

Le Cheval Vapeur ou l’évolution du monde agricole de 1950 à nos jours

Le Cheval Vapeur est un documentaire réalisé par Pascal Goury (N’tre vnye, nos vignes) et l’Association Aixoise d’Art Audiovisuel, en collaboration avec le groupe patrimoine et l’Office de Tourisme de Yenne. Il raconte l’évolution de la mécanisation et des activités agricoles des années 1950 à nos jours. Le film a été tourné aux quatre coins du canton de Yenne (Savoie) avec le concours de ses habitants. Depuis sa première présentation au public le 19 septembre 2009, il a fait l’objet de nombreuses projections dans la région et notamment au Festival du cinéma rural de La Biolle. En 2010, il remporte le Trophée de Savoie du Conseil général dans la catégorie « Initiative territoriale ».

Un contexte d’après-guerre favorable à la révolution agricole

Tout commence dans le contexte de l’après-guerre. Le pays, alors en reconstruction, opère à des réformes en profondeur de ses secteurs stratégiques pour s’assurer un avenir prospère. L’agriculture ne sera pas laissée en marge avec l’arrivée du cheval vapeur dans les fermes. Le cheval vapeur, c’est une force mécanique considérable qui va remodeler les normes sociales, économiques, démographiques, mais aussi territoriales et géographiques. Ce mouvement irrésistible, qui aboutit à l’agriculture révolutionnée que l’on connaît aujourd’hui, est le sujet d’étude du film de Pascal Goury. Pour mieux montrer ce qui change concrètement dans le quotidien des gens, le réalisateur a choisi de scinder les époques dans un triptyque et de les entremêler.

À l’origine, la vie à la ferme représentait un quotidien fastidieux où le temps et la force de plusieurs personnes étaient monopolisés. La journée commençait généralement très tôt. Dès quatre heures du matin, animé par une parfaite synergie, un groupe armé de faux lançait la période des foins en s’attaquant à des parcelles entières d’herbe. Cinq heures durant, la matière verte était fauchée, non sans difficultés. Heureusement, le labeur était suspendu le temps de la fameuse pause, moment cordial et apprécié pendant lequel chacun cassait la croûte autour d’un verre de vin et d’une collation de produits de la ferme. Mais faucher n’était pas la seule raison qui poussait à écourter les nuits. On se levait tôt également pour nourrir les bœufs et les préparer au travail des champs. L’été, il fallait veiller à ne pas trop les surmener pour qu’ils supportent mieux la chaleur. La terre aussi était ménagée, car la norme était la rotation des cultures pour la régénérer et ainsi préserver les sols. Le développement du cheval vapeur a adouci l’existence laborieuse et essentiellement manuelle des paysans. Dès lors, les bœufs et les chevaux étaient vendus pour acheter un tracteur. Petit-à-petit, un chapitre de l’histoire de l’agriculture se refermait.

En Europe, le déploiement du cheval vapeur dans les années 1950 a été aidé par le plan Marshall proposé par les américains. En dépit de l’ingéniosité de ses outils, la traction animale est progressivement abandonnée, incapable de tenir tête à l’efficacité redoutable du cheval vapeur. Cette nouvelle puissance mécanique permet non seulement de mieux exploiter les terrains pentus, mais aussi d’agrandir la surface des parcelles et de travailler plus rapidement à moindre effort. C’est ainsi que tout s’accélère, et que la question de la rentabilité vint à se poser. Rien ne sera plus jamais comme avant. À peine rentabilisé, le tracteur est déjà dépassé par de nouvelles technologies. À son tour, il est substitué par un modèle plus performant. Il faut savoir que pour la plupart des marques de tracteur, il était nécessaire de respecter un protocole rigoureux pour le démarrer. Il s’agissait cependant de machines robustes toujours en mesure de fonctionner aujourd’hui, comme en témoigne la remise en état spectaculaire d’un Allis-Chalmers de 1949, premier tracteur arrivé à Jongieux.
Cela entraîne également une réduction de l’effectif ouvrier à la ferme. Désormais, le temps que les enfants ne passent pas dans les champs, c’est du temps qu’ils peuvent passer à l’école pour parfaire leur éducation. Cela signifie aussi qu’il y a moins d’instants privilégiés dans les champs. Ces moments sont à présent réservés à des évènements particuliers, comme l’arrivée de la batteuse. Elle remplace des outils mécaniques manuels qui eux-mêmes remplaçaient le fléau. La batteuse est mutualisée, de fait, des hameaux entiers étaient en mesure de battre leurs grains avec la même machine. Chacun a un rôle dans l’opération, qui bien qu’elle soit devenue plus facile qu’autrefois, diffuse de la poussière et génère du bruit pendant plusieurs heures. Dans ce vacarme, la sirène avertie les ouvriers qu’il est temps d’aller déjeuner. Le repas est sans doute ce qui explique que ce moment soit apprécié : c’est devenu l’une des rares occasions dans l’année de se retrouver ensemble et de partager un moment simple mais chaleureux.

Enfin, à l’aube du XXIe siècle, on se situe dorénavant dans le contexte de l’Union européenne et de la politique agricole commune. Il est envisageable pour un agriculteur de faire fonctionner seul son exploitation agricole, bien que la solution du regroupement au sein du GAEC soit privilégiée. S’offrir régulièrement des jours de repos et des vacances pour se consacrer aux siens est devenu une réalité. La compagne de l’agriculteur travaille en dehors de la ferme. Les petites parcelles ont été unies dans de grandes surfaces, et sont quatre fois plus larges que dans les années 60 malgré un nombre de tracteurs équivalents. Ce qui a changé pour les tracteurs, c’est principalement leur puissance : ils peuvent tirer des charrues composées de plusieurs corps qui vont sillonner la terre plus profondément. Il y a aussi une fusion de l’outil avec la propulsion, comme on peut le voir avec la prise de force, ou encore la moissonneuse-batteuse qui n’est plus qu’une seule et même machine. La simplification de la vie passe donc par une complexification des outils. Ce qui représentait plusieurs jours de travail auparavant pour une famille n’est plus qu’une question d’heures pour un seul homme. Les rendements à l’hectare sont prodigieux, d’une part grâce à la monoculture et ses rotations moins fréquentes, et d’autre part avec le recours à la chimie, dont l’usage sans précaution comporte des risques importants pour la santé. Dans le canton de Yenne, la structure bocagère est préservée pour des raisons pratiques, seuls les chemins ont été élargis pour favoriser le passage des machines. La solitude du tracteur a fait oublié le lien particulier qu’entretenait quelques décennies plut tôt le paysan travaillant avec ses animaux. Le paysan des temps modernes, lui, a moins d’occasions de fouler lui-même ses terres. En même temps, il doit faire face à l’urbanisation qui grignote progressivement les terres arables, ce qui implique la recherche d’un équilibre. L’ambiance dans les villages a définitivement changé, car chacun exerce des activités différentes et a moins d’opportunités de se rencontrer.

Parallèlement, on a conscience que ces transitions font parties en réalité d’un  bouleversement sociétal complet. Le monde se transforme et le facteur en est en quelque sorte le témoin. Au commencement, il faisait ses tournées à vélo, se permettait des détours aux champs et partageait des moments festifs. Puis le cyclomoteur et la voiture ont augmenté sa charge de travail et mis un terme à toutes ses habitudes. Le téléphone débarque dans les campagnes lui aussi, et les échanges ne se font plus avec la même monnaie.
Le Cheval vapeur est avant tout un film de transmission qui emprunte volontiers au registre didactique. En effet, il s’efforce d’expliquer le fonctionnement des machines (démarrage, utilisation, entretien, etc.), une technique pour semer à la volée, l’affutage de la faux, la réparation des lames de faucheuse, la possibilité de protéger le foin de la pluie en le rassemblant dans les champs, ou encore en utilisant des termes techniques particuliers, pour tenter d’immortaliser le tout. La voix-off fait le récit du changement des mœurs, en se plaçant tantôt dans l’état d’esprit du paysan, tantôt dans la peau de la machine.

L’agriculture moderne face à de nouveaux enjeux

Finalement, si Pascal Goury affirme qu’il n’a « pas de message à faire passer dans ce film« , il n’en demeure pas moins qu’il n’idéalise aucune époque et reste neutre. D’une certaine manière, en montrant que ces périodes ont sans exception leurs bons et leurs mauvais côtés, il donne son point de vue à ceux qui prétendent que « c’était mieux avant ». Le « bon vieux temps » n’est qu’un concept chimérique. Qui regrette l’époque où toute une famille travaillait dur sous un soleil de plomb pour une vie proche de la misère ? En revanche, on peut tout à fait comparer la qualité de la nourriture produite autrefois avec la nourriture industrielle que vendent les supermarchés. On peut également critiquer la dégradation des terres provoquée par les méthodes intensives.

D’ailleurs, la scène qui clôt le film fait écho à celle qui l’ouvre, et pose une question pertinente : et après ? Puisque le cheval vapeur n’est qu’un trait de temps dans l’histoire de l’agriculture, comment va-t-il évoluer dans les cinquante prochaines années et au-delà ? De nouvelles mutations sont-elles encore à prévoir ? Ou au contraire, le développement du cheval vapeur s’oriente-t-il plutôt vers une certaine stabilité ? Quoi qu’il en soit, les réponses aux défis agricoles à venir devront impérativement tirer des leçons du passé pour garantir la pérennité promise. Tout se joue dès maintenant et des choix responsables seront à faire.

Le Cheval Vapeur est un formidable travail de mémoire qui a été réalisé par une équipe de passionnés. Conformément aux vœux de Pascal Goury, il n’y a ni folklore, ni exagération : les faits sont présentés tels qu’ils l’ont été. Le film a été tourné à un moment charnière, alors que ceux qui ont vécus cette évolution commencent à disparaître. En jouant leur propre rôle ou celui de leur père, ils offrent le souvenir de leur jeunesse, de leur vie. En ce sens, le Cheval Vapeur est un film qui leur rend hommage. On comprend pourquoi le film a attiré tant de Yennois à sa sortie. C’est un film à faire découvrir et à conserver précieusement pour le revoir de temps en temps.

Sources : Quatra-video.fr (contient une sélection de documentaires intéressants à consulter) ; Festival du cinéma rural de La Biolle ; Trophées de Savoie 2010 ; Relais73, Le Cheval Vapeur faire revivre le savoir-faire ancien, septembre 2009, p.3.
Image : Studio add’ock/Association Quatra.

Pascal Goury (réal.). Le Cheval Vapeur. Association Quatra, 2009. DVD, 90 min.
D’après une idée originale de Didier Padey. Avec le soutien logistique et technique de Maurice Padey, André Philippe et Jean-Paul Vincent.